-FRANCIS CABREL. Dans son fief d’Astaffort, Francis Cabrel a
accueilli chaleureusement nos lecteurs et répondu sans détour à leurs questions
à l’occasion de la Fête de la musique
« Je respire
mieux ici »

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C’est
avec enthousiasme que Francis Cabrel avait accueilli la proposition d’une
interview « Face aux lecteurs » de notre journal : « J’aime bien l’idée de
rencontrer des gens, de papoter, bavarder. Écrire des chansons, c’est
s’adresser aux autres. C’est important à, moment donné de savoir ce qu’ils en
pensent et comment ils les reçoivent. »
Dans son
village d’Astaffort, en Lot-et-Garonne, il a répondu pendant près de deux
heures aux questions de cinq lecteurs de « Sud Ouest ».
« Sud Ouest ». Où nous trouvons-nous, précisément ?
Francis Cabrel. Sous le préau de
l’école primaire de garçons où j’ai appris à lire et à écrire. Dans les années
60, le village se partageait en deux écoles, garçons et filles. Quand elles ont
été réunies, celle-ci est tombée, pas en abandon mais pas loin.
La mairie
n’avait pas de projet là-dessus et, quand je suis devenu conseiller municipal
en 1989, j’ai eu l’idée de monter les rencontres auteurs-compositeurs Voix du
Sud. L’endroit s’est imposé comme le lieu idéal : de nombreuses pièces, la
petite cour au milieu, la possibilité de loger des gens au-dessus? Ç’a été le
grand projet de mes deux mandats d’élu, surtout du premier. Ça et la «
music’halle », la salle de spectacles qui était vraiment en piteux état.
L’école a été transformée mais les salles de classe sont à peu près aux mêmes
endroits. Maintenant il y a une salle de danse, l’école de peinture, du
théâtre. Tout ce qu’Astaffort compte de culturel se retrouve ici.
Fabienne Rougier. Votre enracinement ici
passe-t-il toujours par une implication dans la vie locale ?
Francis Cabrel. Je suis né ici, j’y ai
grandi, je suis resté vingt-quatre ans sans sortir d’ici et d’Agen. Toulouse,
j’y suis allé deux fois, Bordeaux jamais. Tout s’est vraiment passé là, tous
les apprentissages de la vie en général.
Par la
suite, tout ce que j’ai pu rendre au village, d’une certaine façon, je l’ai
fait. Que la culture soit réservée aux grandes villes, ça m’a toujours agacé.
J’ai souffert de ça dans ma jeunesse : aucun groupe ne passait, ni même à Agen.
Il fallait aller dans les grandes villes pour avoir de bons cinémas, de bons
spectacles. Un peu par bravade, j’ai insisté pour qu’on équipe Astaffort
presque comme une ville moyenne. C’est peut-être un peu disproportionné par
rapport à la population, mais on y gagne un côté convivial, naturel.
« Sud Ouest ». À Astaffort, on est un peu dans votre
nid?
Francis Cabrel. Mes grands-parents, venus d’Italie dans les
années 1920, ont atterri ici. Pourquoi, j’en sais rien, ça manquait de bras, je
suppose. Après la Première Guerre, il y a eu tout un flot d’immigration.
L’Italie très pauvre, la France exsangue? Les quatre personnages de mes
grands-parents sont arrivés là, et la famille s’est constituée petit à petit
ici. Leurs enfants se sont rencontrés, mariés, et nous voilà, nous les enfants,
enracinés là un peu par hasard. Mais l’endroit me correspond tout à fait. J’en
ai visité beaucoup d’autres, partout, où je peux me sentir bien un moment. Mais
pour s’asseoir, vivre, élever ses enfants, ici c’est plutôt pas mal.
« Sud Ouest ». On vous caricature parfois parlant
d’Astaffort comme Dalí vantait la gare de Perpignan.
Francis Cabrel. Pas que ce pays soit
différent ou mieux qu’un autre. Mais il se trouve que j’ai grandi et on est un
peu tatoué par son enfance malgré tout. On part, on visite des endroits super
mais quand on revient, il y a quelque chose, presque dans l’atmosphère, qui
fait dire : « je respire mieux ici qu’ailleurs. » Ça énerve les Parisiens de ne
pas avoir toujours raison ! De voir que quelqu’un - férocement, de façon têtue
- décide de vivre en Aquitaine. Je vis ici, je fais 200 bornes pour aller me
ressourcer au bord de l’eau? Ma vie est organisée ainsi. Que ça en fasse rire
certains ne me dérange pas.
Fabienne Rongier. Votre village est-il
une source d’inspiration pour vos chansons ?
Francis Cabrel. Directement, je ne
crois pas. Vous ne trouverez de référence spéciale ou directe à Astaffort dans
aucune de mes chansons. Toutefois je pense qu’elles s’en inspirent toutes,
parce qu’elles sont toutes teintées du grand air, de la nature verdoyante. J’ai
besoin des arbres, du soleil, de l’air qu’on respire. C’est plutôt une
inspiration générale qui plane là-dessus.
Benjamin Paul. Le chêne-liège que vous chantez dans
votre dernier album existait-il vraiment ?
Francis Cabrel. J’ai essayé d’en faire
pousser ici ; malheureusement, la terre ne correspond pas. Mais je passe
environ deux mois par an du côté d’Hossegor où on en trouve beaucoup. Comme
j’observe beaucoup les arbres, je les connais un peu. J’aime bien ceux qui sont
un peu imprévisibles, qui poussent suivant les vents? Celui-là est tortueux,
assez solide, résistant, et en même temps on le dépouille de son écorce, Pour
la chanson, il y avait une âme à s’asseoir sous un chêne-liège.
« Sud Ouest ». On vous sait très attaché au rubgy. Dans
quelles valeurs de ce sport vous reconnaissez-vous ?
Francis Cabrel. J’aime toutes les
choses fortement régionales. Et pour moi, la capitale du rugby, c’est Toulouse
ou Beaumont-de-Lomagne, pas Paris comme en ce moment. Autrefois, ce sport
défendait quelque chose de particulier à nous, du coin. Mon père aimait
beaucoup le rugby, on allait au stade ensemble, voir jouer le SU Agen le
dimanche et je me suis mis à aimer ce sport. C’est les hasards de la vie, si on
m’avait amené au foot, j’aurais peut-être préféré le foot. Mais j’ai trouvé
dans le rugby l’idée de solidarité, de camaraderie, de se battre ensemble pour
défendre une ligne? Je ne l’ai jamais pratiqué, mais si j’avais été rugbyman,
j’aurais joué à un endroit loin de la bagarre, à l’écart des grandes frictions.
« Sud Ouest ». Le fait d’avoir investi dans la vigne,
c’est aussi un rapport au local et à la terre ?
Francis Cabrel. Oui. Il y a toujours le
mystère de la vigne, on ne sait pas pourquoi le vin est bon ici et pas
ailleurs. Hormis la méthode, l’amour que les gens apportent à leur travail, le
sol est primordial. J’ai d’abord voulu voir si le sol était favorable. Et comme
il l’a été, j’ai un peu étendu. Maintenant on est à 9 hectares. C’est rien,
mais ça fait une petite économie locale, quelques personnes travaillent, vivent
de ça, je trouve ça plutôt bien.
Catherine Larrousse. Considérez-vous votre
dernier album comme engagé ?
Francis Cabrel. Pas plus que les
précédents. Hormis sur l’avant-dernier disque, j’ai toujours cherché une sorte
de mesure entre la chanson sentimentale et la chanson sociale. S’il y en a un
peu plus cette fois-ci, ce n’était pas prémédité. Dans tous les cas, ce n’est
pas la peine de s’illusionner, de se dire qu’on est des gens importants et que
notre parole pèse d’un poids essentiel. Les chansons, ça se fredonne, ça se
sifflote. Parfois, les gens écoutent à peine ce qu’elles racontent et n’en
retiennent que la musique.
« Sud Ouest ». Avez-vous le sentiment d’avoir servi la
cause des opposants à la tauromachie avec votre chanson « La Corrida » ?
Francis Cabrel. Je l’espère. Il est
vrai que je déteste la corrida. J’ai pas voulu en dire plus. Le Collectif
anticorrida me harcèle pour diverses signatures, actions d’éclat, etc. Je suis
plutôt du genre à faire une chanson et m’en retourner chez moi me cacher un peu.
La cause
des antitaurins avance, elle gagne du terrain, et je trouve bien qu’il existe
un collectif anticorrida et qu’il fasse du tintamarre.
Muriel Gaillard. L’autre face de votre
travail est le chanteur romantique. Le laisserez-vous toujours exister ?
Francis Cabrel. Je pense avoir écrit
ces choses-là, même si elles sont sur un ton engagé, sur un mode un peu
romantique, un peu poétisé, romancé quelquefois. Quand j’ai commencé cet album,
je ne voulais que des chansons politiques et aucune chanson d’amour. J’en avais
déjà fait 15, 20 ou 25, et il faut raconter autre chose. Avoir un répertoire
plus complet. Un concert avec 25 chansons d’amour, ça m’intéresse pas. Tout le
monde s’ennuierait, moi compris. Il faut varier les thèmes. Pour autant, la
source romantique n’est pas tarie. J’ai déclaré mon amour à chacune de mes
filles, c’est aussi une façon de parler d’amour.
Catherine Larrousse : Avec « Mademoiselle
l’Aventure », vous abordez l’adoption, un sujet qui touche à votre intimité.
Comment vous y êtes-vous décidé ?
Francis Cabrel. Je me le demande aussi
! Parce c’est une superbe histoire d’amour. Il me fallait remercier les
personnes manquant au tableau, ceux dont on ignore qui et où ils sont mais qui
sont le départ de tout ce qui nous arrive de beau aujourd’hui. Adopter est une
chose extrêmement forte. L’idée d’avoir chez soi quelqu’un qui a été abandonné
est terrible. Tu as envie de donner plus à celui qui n’a tellement rien eu au
départ. Maintenant, cette idée commence à s’évacuer et j’ai l’impression
qu’elle est née ici.
J’essaie de
la chanter tous les jours, tout seul chez moi. Mais en public? Le mieux serait
qu’elle ne figure pas au répertoire de la tournée. Elle est tellement intime?
Je suis assez content qu’elle soit sur l’album. La maison de disques voulait en
faire un single, mais je m’y suis opposé. Passer à la télé chanter «
Mademoiselle l’Aventure » au piano à 20 h 30, c’est non.
: : Entretien coordonné
par Stéphane C. Jonathan et Rodolphe Wartel